En poste depuis juillet 2024, Yannick Dupin s’est confié à Menton-Presse au moment du lancement de la saison estivale. Nouvelles patrouilles à vélo, effectifs, coopération transfrontalière, points de deal ou vidéosurveillance, le chef de la circonscription de police nationale de Menton nous partage sa méthode.
Un manque d’effectifs d’environ vingt à trente agents est régulièrement soulevé à Menton. Confirmez-vous ces chiffres ?
Nous sommes en manque d’effectifs, comme la police nationale en général. Mais plutôt que d’appuyer sur les manques, je préfère saluer les forces vives. Mes agents, sur le terrain comme en investigation, sont peu nombreux et se donnent à 200 % chaque jour, au service du public et des victimes.
Je salue aussi le travail de la DIPN, la Direction interdépartementale de la police nationale, pour le recrutement de réservistes opérationnels, que nous mobilisons presque quotidiennement.
Ces réservistes sont-ils devenus indispensables ?
C’est vers là que tend la police : intégrer de la réserve, civile mais aussi d’anciens policiers, pour assurer des missions de terrain, être plus proche de la population et créer cette présence sur la voie publique, fondamentale pour prévenir, dissuader et intervenir.
Ce qui me convient, au fond, c’est que les usagers soient satisfaits. Derrière chaque appel au 17, il y a une victime, une difficulté. On vient rarement nous voir quand tout va bien.
Après la rixe survenue le mois dernier, une BAC est-elle nécessaire à Menton ?
Il n’y a plus de brigade anticriminalité en service à Menton depuis 2021. En tant que chef de service, j’aimerais évidemment en disposer. Quand c’est nécessaire, la Direction interdépartementale m’envoie des effectifs de la BAC de Nice.
Pour cette rixe, deux patrouilles ont été dépêchées pour identifier et interpeller les mis en cause. En vingt à vingt-cinq minutes, elles sont là. Cette solidarité territoriale fonctionne, mais si, d’ici la fin de mon mandat, j’obtiens une BAC pérenne à Menton, j’en serai le plus satisfait.

La frontière est une particularité de Menton. Quelle part de votre activité mobilise-t-elle ?
La pression migratoire et les contrôles frontaliers relèvent de la police aux frontières. De notre côté, nous gérons la délinquance générale. Nos relations avec la PAF sont d’ailleurs excellentes. Depuis la réforme de 2024, nous avons un directeur interdépartemental unique, nous nous voyons régulièrement et nous nous soutenons.
Avec les autorités italiennes, nous passons beaucoup par le Centre de coopération policière et douanière, un relais essentiel. Les frontières sont géopolitiques, mais ce qui touche un côté touche l’autre. Or, dans une enquête, ce sont les premières quarante-huit heures qui comptent.
La délinquance est-elle en hausse et quels faits dominent ?
Notre circonscription couvre trois communes (Menton, Roquebrune-Cap-Martin et Beausoleil), un cas unique en France. La seule coincée entre deux États étrangers. Cela crée de forts enjeux et beaucoup de délinquance de passage, surtout l’été, quand la population des trois communes est multipliée par trois ou quatre : on passe de 55 000-60 000 habitants à près de 240 000.
Nous recevons donc des renforts zonaux et départementaux sur des dates ciblées, des unités de forces mobiles pour les grands événements et la réserve opérationnelle. Car je veux, moi aussi, un territoire dynamique. Aux municipalités de proposer des événements, à nous d’assurer la sécurité qui va avec.
Cet été, nous relançons les patrouilles à VTT. Cela permet de passer dans la rue piétonne, sur tout le bord de mer et les Sablettes
Quelles mesures concrètes pour cet été ?
Dès ma prise de fonction, j’avais mis en place des brigades cyclistes, saluées par l’édile de l’époque. Faute de moyens matériels, elles n’avaient pu être reconduites l’an dernier. Depuis, on a vu la délinquance se développer sur les plages, avec des vols à la roulotte, comme à Cannes ou à Nice.
Cet été, nous relançons les patrouilles à VTT. Cela permet de passer dans la rue piétonne, sur tout le bord de mer et les Sablettes. Les gens entrent en contact bien plus facilement qu’avec une voiture. Cela renforce le lien avec la population et nous donne un visuel précis sur le front de mer, les plages, la promenade du Soleil et la vieille ville, où l’on veut aussi endiguer la vente à la sauvette.
Et avec les polices municipales ?
Nous avons bâti un emploi du temps sur tout juillet : patrouilles VTT communes avec la police municipale de Menton, nautiques avec Roquebrune, pédestres à Beausoleil. Le but, c’est la cohésion. Montrer qu’on est unis, avec des compétences différentes mais un même objectif, la sécurité de nos concitoyens.
Une fois par mois, dans chaque commune, nous réunissons aussi tous les partenaires (mairies, polices municipales, hôpitaux, pompiers, proviseurs) car il est rare, aujourd’hui, qu’un problème ne touche qu’une seule compétence.

Le conseil municipal a évoqué le retour des CRS sur les plages. Qu’en pensez-vous ?
Cela peut être une solution, comme à Cap-d’Ail ou à Antibes. Il n’y en aura pas cet été chez nous, mais nous essaierons de le mettre en place l’an prochain. L’intérêt, c’est que les CRS sont aussi maîtres-nageurs sauveteurs. Ils peuvent intervenir dans l’eau, ce que nos patrouilles à VTT ne pourront pas faire, sauf pour porter secours.
Qu’en est-il des points de deal ?
Il n’y a aucun point de deal référencé au niveau national sur notre circonscription. Ce qui se développe, comme ailleurs, c’est le modèle « Uber Shit ». La livraison de stupéfiants à domicile, via des réseaux souvent cryptés, type Telegram. Ces points de deal sont éphémères, ils se créent en deux minutes et se ferment aussi vite.
Cela impose de longues investigations, mais nous avons mené de belles affaires récemment. Le phénomène reste bien moindre ici qu’ailleurs, grâce à la coopération avec l’Italie et Monaco, et au travail du SIPJ 06 : en coupant la tête d’un réseau à Nice, on coupe ses ramifications chez nous.
Les caméras sont-elles un vrai outil pour vos enquêtes ?
Indispensable. Nous sommes dans une société de technologie. Il est logique de l’utiliser, non pour espionner, mais pour sécuriser. Ayant fait la première partie de ma carrière à Paris, truffée de caméras, j’ai mesuré à quel point c’est précieux.
Un enquêteur ne peut pas être à chaque coin de rue. Cela permet de visualiser une infraction, de retracer le cheminement d’un mis en cause. Et pas seulement pour la sécurité. Lors de la Fête du citron, cela nous sert à gérer les flux de circulation. C’est un outil global pour le bon fonctionnement de la ville.
Comment collaborez-vous avec la nouvelle majorité mentonnaise ?
Je connaissais déjà Alexandra Masson, ancienne députée du territoire. Nous avons une très bonne relation, car nous voulons tous deux améliorer le quotidien des habitants. Avec son adjoint, Richard Miquelis, ancien commissaire, la relation est très fluide.
Le territoire mentonnais est un peu à l’écart de Nice, ce qui nous pousse à l’autonomie, d’où l’importance d’une collaboration absolue avec Menton, Roquebrune-Cap-Martin et Beausoleil.
L’état du commissariat est souvent jugé vétuste. Vous confirmez ?
C’est une villa bourgeoise de 1845, qui ne répond pas à tous les critères d’un commissariat, mais que nous nous efforçons d’utiliser au mieux. Nous avons récemment mené des travaux pour le sécuriser.
Séparer les flux de victimes et de mis en cause, poser des badges. La police est un service ouvert 24 heures sur 24, tout s’use plus vite, les locaux comme les véhicules. Remplacer coûte du budget, arbitré à Paris, mais le ministre a compris nos nécessités et les crédits sont de plus en plus nombreux.

