Trente étudiants de plus en première année, une promotion baptisée Albert Camus, des devoirs maison qui comptent moins et des discussions ouvertes avec la nouvelle municipalité sur la convention qui expire en 2027. Ancien du campus, Youssef Halaoua dirige Sciences Po Menton depuis 2023. Il répond à Menton-Presse.
Comment s’est passée la rentrée, et avec combien d’étudiants ?
Nous avons accueilli les étudiants le 24 août pour deux semaines de pré-rentrée, puis les cours ont débuté le 7 septembre. Nous accueillons presque quatre cents étudiants cette année sur le campus, un peu moins de deux cents en première année, autour de cent soixante-dix en deuxième année, et trente-cinq étudiants en échange, qui viennent d’universités partenaires. C’est l’équivalent d’Erasmus, sauf que c’est ouvert au monde entier.
C’est en hausse ?
Trente étudiants de plus en première année.
Comment l’expliquez-vous ?
L’attractivité de Sciences Po. Et le campus, notamment par sa mineure géographique, qui intéresse beaucoup. On fait souvent cette plaisanterie : les candidats, le jour de leur oral, disent qu’ils sont motivés par Sciences Po parce qu’ils veulent devenir journalistes ou diplomates. Dans une profession comme dans l’autre, quand vous voyez des études qui vous proposent une spécialisation sur la Méditerranée et le Moyen-Orient en 2026, c’est sûr que c’est attractif.
Quelles sont les nouveautés de ce cru 2026-2027 ?
Chaque promotion a un nom depuis l’an dernier. Après la promotion Gisèle Halimi, c’est la promotion Albert Camus, qui a fait sa rentrée solennelle le 4 septembre. C’est Kamel Daoud, prix Goncourt 2024, qui a dispensé la leçon inaugurale sur le thème de l’altérité. Il s’inscrit vraiment dans la filiation intellectuelle de Camus.
Et côté enseignements ?
La principale nouveauté n’est pas spécifique à Menton : la scolarité au Collège universitaire, le parcours de licence, a été réformée, avec un renforcement sur des matières que nous jugeons importantes, comme l’écriture académique, la lecture de textes classiques de théorie politique, la méthodologie, les langues ou encore les mathématiques. La période de pré-rentrée a doublé, d’une semaine à deux. Et un cours de lecture de textes de philosophie politique vient d’être mis en place.

Vous avez organisé une dictée pour les Journées du patrimoine. L’orthographe est défaillante au sein de la jeune génération ?
Ce n’était pas la raison. Preuve en est, c’est un étudiant de première année, qui a à peine dix-huit ans, qui a raflé la médaille d’or au nez et à la barbe des anciens présents dans la salle. L’idée, c’est de trouver de nouvelles idées pour attirer à nous des gens qui sinon ne seraient pas venus. On va essayer de renouveler l’expérience l’année prochaine, en faisant peut-être venir un écrivain qui composerait le texte spécialement pour l’occasion.
Et face à l’intelligence artificielle, comment enseigne-t-on ?
De plus en plus de professeurs demandent à ce que les enseignements soient déconnectés : pas d’ordinateur ni de téléphone pendant le cours. Nous revenons aussi aux examens sur table, surveillés, aux examens oraux. On part du principe qu’un devoir à la maison, la probabilité qu’il soit fait avec l’assistance de l’intelligence artificielle est très élevée. Il faut vivre avec notre temps.
Vous formez aussi les étudiants à s’en servir ?
On a des cours d’initiation proposés par un laboratoire de Sciences Po, le Media Lab, pour expliquer ce qui s’y cache, la manière dont les algorithmes fonctionnent, les opportunités mais aussi les risques. Chaque enseignant indique que quand un devoir est fait avec l’assistance de l’intelligence artificielle, ça doit être cité comme une source. Et nous avons réduit la pondération des devoirs maison dans les notes finales des matières fondamentales. Il y a une charte, des processus internes lorsqu’on suspecte un étudiant de l’avoir utilisée sans l’avoir citée. Les premiers examens sur table arrivent mi-octobre.
Elle vous fait concurrence ?
C’est une révolution à laquelle il faut qu’on s’adapte. J’avais assisté à un forum des métiers au lycée Jean-Giono de Turin. Le directeur du design de Fiat expliquait qu’à son époque, ce qui avait révolutionné son métier, c’était Photoshop. Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle. Il reste absolument possible de distinguer un bon designer d’un mauvais, quand bien même il utiliserait l’outil. C’est une assistance, ce n’est pas la machine qui se substitue à l’homme. Ça peut vous aider, vous faire gagner du temps, être un outil de vérification, mais ça ne peut pas se substituer à ce qu’on vous demande de faire, parce que vous allez être testé in fine.
Le contexte géopolitique change-t-il l’enseignement ?
Quatre-vingts pour cent de la formation est la même dans les six campus en région. Les vingt pour cent restants, c’est la mineure géographique : les langues d’abord, l’arabe, l’espagnol, l’hébreu, le turc, le persan et l’italien, puis des conférences, des séminaires. Un cours, c’est un paquebot qui s’adapte d’une année à l’autre. Mais le cours d’introduction à la question palestinienne, commun à tous les étudiants de première année, a vraiment été une décision prise à la suite des attentats du 7 octobre 2023, parce qu’on a constaté un manque de savoir de la communauté étudiante. La première des responsabilités d’une université, c’est d’éclairer ses étudiants sur cette question.
On vous reproche une idéologie. Vous réfutez ?
J’invite toujours à être plus précis. Nos syllabus sont en ligne, l’identité de nos profs est connue de tous, les ouvrages demandés sont publics, les étudiants ont des téléphones. S’il y avait eu du lavage de cerveau ou des prises de position idéologiques, ça se serait su. Que les étudiants soient politisés au sens noble du terme, nous sommes un institut d’études politiques. Un enseignant est un citoyen dans la vie quotidienne, mais quand il dispense son cours, c’est la science qui parle.
Comment encadrez-vous les mobilisations des étudiants ?
Notre boussole, c’est la légalité républicaine. Des étudiants qui, sur le temps du déjeuner, organisent un moment de recueillement ou d’expression publique en soutien à la cause palestinienne, moi, je n’ai pas d’avis à avoir. Là où je suis extrêmement vigilant, c’est que cette manifestation ne doit surtout pas être vécue par ceux qui ne seraient pas d’accord comme une intimidation.

Et les tags, les blocages ?
Des cas isolés. L’étudiante qui a été condamnée pour le tag sur la façade du bâtiment, je dis bien l’étudiante, elle était toute seule, et nous étions trois cent quatre-vingts. Pour une action isolée d’une étudiante condamnée à cent soixante-dix heures de travaux d’intérêt général, la conclusion, c’est un campus idéologisé qu’on soupçonne d’antisémitisme. Le raccourci est quand même trop rapide.
Quelle relation entretenez-vous avec la nouvelle municipalité ?
Nous sommes le campus de Sciences Po à Menton, le bâtiment appartient à la ville, les Mentonnais ont désigné une nouvelle équipe. La question ne se pose même pas. On avait des discussions avec les six candidats aux municipales. Madame Alexandra Masson est venue à notre rentrée solennelle, elle a pris la parole, il n’y a eu aucun problème. Les discussions sont en cours sur le renouvellement de la convention. Des rendez-vous ont lieu régulièrement.
Vous êtes confiant ?
Je crois qu’à la fois Sciences Po est très attaché à Menton et Menton est très attaché à Sciences Po. Quand il y a une volonté, il y a un chemin. Maintenant, il faut discuter sur les modalités.
Comment le campus s’intègre-t-il à la ville ?
Le parcours civique impose aux cent soixante-dix étudiants de deuxième année cinquante heures d’engagement bénévole dans une structure locale. Des étudiants dont l’anglais est la langue maternelle mènent des ateliers dans les écoles et au collège. Et dès qu’on peut ouvrir nos portes, on le fait : les conférences, gratuites, les Colloques de Menton, les Journées du patrimoine… Le groupe hospitalier de la Riviera française a organisé chez nous une soirée sur l’endométriose. J’ai vraiment tout fait depuis trois ans pour que plus personne ne puisse dire : « Sciences Po, ils sont perchés là-bas sur le haut de la colline, on ne sait pas très bien ce qu’ils font. » Ce bâtiment appartient aux Mentonnais.
Et vous, trois ans après votre nomination ?
J’étais là entre dix-huit et vingt ans, puis à l’étranger, à Paris, aux Jeux olympiques de Paris 2024. J’ai grandi en région parisienne, mais la ville où j’ai été autonome pour la première fois, où j’ai commencé à me construire, c’est Menton. Cette fois, j’y suis avec mon épouse et mon fils. Menton devient une histoire familiale.

