Rue Paul-Morillot, un bulbe doré émerge des toits depuis plus de cent trente ans. Derrière ses murs, l’église orthodoxe russe de Menton conserve des pièces que peu de visiteurs voient et fait vivre une communauté qui déborde très largement les frontières de la Russie. Son recteur, le père Eugène Nikitine, nous a reçu.
Tout commence en 1880, avec la création d’une société russe de bienfaisance dans la cité des agrumes. Il faut dire que dans la seconde moitié du XIXe siècle, la ville figure parmi les meilleures stations climatiques d’Europe. Aristocrates, diplomates, artistes et surtout jeunes gens atteints d’affections pulmonaires viennent y chercher la douceur du climat.
La grande-duchesse Anastasia Mikhaïlovna, de la dynastie Romanov, se donne pour objectif d’offrir un toit, des repas et des soins aux Russes soignés le long du littoral. « Du territoire de San Remo jusqu’à Cannes » précise dans Menton-Presse le père Eugène.


Une bâtisse est achetée à deux pas de l’actuel sanctuaire, au milieu des citronniers, des mandariniers et des palmiers. On y aménage quatre étages et trente-deux chambres, réservés aux sujets de l’Empire ayant besoin d’être soignés et logés. C’était, comme le souligne le recteur, « l’un des premiers grands immeubles du quartier. »
Mais tous ne guérissent pas. « Beaucoup de gens venaient ici se soigner et, malheureusement, mouraient sur place » rapporte-t-il. Il fallait un lieu pour la confession, la communion et les sacrements.
Une église bâtie en six mois
Ce sera l’affaire de 1892. Les plans sont confiés à l’architecte danois Hans-Georg Tersling, à qui l’on doit également l’église du Sacré-Cœur ou la Villa Genesis. Le chantier va vite. Très vite. « Le temple a été construit en six mois, ce qui est extrêmement rapide pour l’époque et même pour la nôtre » s’amuse le père Eugène.


L’édifice bénéficie d’emblée d’un appui de poids. « Cette église était patronnée par la maison impériale des Romanov » insiste le recteur, qui tient à ce que le détail figure noir sur blanc. Les statuts vont plus loin. Ils imposent que le vice-consul de Russie siège au sein de l’association. Ce fut le cas de Nicolas Yourassov, également peintre d’icônes.
Les premiers temps, l’office est assuré par un prêtre qui dessert en parallèle une paroisse niçoise. Non pas la cathédrale, mais l’église Saint-Nicolas et Sainte-Alexandra, rue Longchamp. Puis arrive l’archiprêtre Nicolas Akvilonov, proche de la famille impériale. Jusqu’en 1918, la paroisse ne connaît « aucun problème financier ni aucun problème d’activité. »
Trois trésors que peu de gens voient
Dans le sanctuaire, derrière l’iconostase (cette cloison de marbre qui sépare l’autel du reste de l’édifice et où l’accès est strictement réservé), le recteur veille sur une icône de la Mère de Dieu. « Selon certaines informations, elle serait de la main de Karl Brioullov » avance-t-il prudemment, citant l’un des grands noms de la peinture russe. Une œuvre qu’il décrit comme un point de rencontre entre sensibilités orthodoxe et catholique.
Deuxième pièce, plus imposante, un saint suaire brodé, ou plachtchanitsa, daté de la fin du XVIIIe siècle. « C’est l’un des premiers arrivés de Russie en France. » Il pèse plus de cent kilos, était conservé à Paris jusqu’à l’an dernier et appartient depuis cette année à la paroisse mentonnaise. « Il n’est pas encore exposé, la restauration de l’église doit passer d’abord. »


Troisième trésor, une épaulette d’argent. Elle a été commandée à un joaillier par des hussards ayant servi à Kiev sous l’uniforme de l’Empire russe puis combattu les bolcheviks, en hommage à la marraine de leur régiment, la grande-duchesse Xenia Romanova.
À cela s’ajoutent des icônes signées Nicolas Yourassov, longtemps conservées dans la chapelle funéraire du cimetière du Vieux-Château avant de rejoindre l’édifice. « Elles s’intègrent bien à l’intérieur, mais peu de gens savent d’où elles viennent. Le vice-consul avait ses entrées dans le monde des lettres, il comptait Anton Tchekhov parmi ses amis. »
Un vin qui vient de la frontière moldave
Autre héritage de la rupture de 1917, plus inattendu cette fois : le vin de messe. Longtemps, la France a exporté vers la Russie des centaines de tonnes de cahors, le fameux kagor des liturgies orthodoxes. « C’était un vrai poste de revenus » rappelle le père Eugène. Mais l’importation s’arrête, la production spécifique décline et la paroisse doit se tourner ailleurs. Le raisin vient aujourd’hui d’un monastère situé à la frontière entre l’Ukraine et la Moldavie.

Cent trente ans plus tard, la paroisse a changé de visage. « Elle répond aux besoins de tous les orthodoxes. Serbes, Ukrainiens, Roumains, mais aussi Estoniens, Slovaques ou Polonais. » Les dimanches et jours de fête réunissent entre 75 et 80 fidèles. La communauté, de Monaco et Nice jusqu’à Bordighera (Italie), avoisine les 1 500 personnes.
Une singularité vaut également le déplacement : le chœur. Quatre voix, assurées par l’épouse et les filles du père Eugène. « Leurs timbres se ressemblent naturellement au point de se fondre » nous explique-t-il, assurant que des professionnels venus enregistrer s’en sont même souvent « étonnés. »

