Sur les hauteurs de Menton, une ancienne oliveraie familiale est devenue un domaine agrumicole ouvert aux visiteurs. Aux commandes, Pierre Ciabaud, 80 ans, ancien commercial à la tchatche légendaire, et son fils Christopher, qui a quitté son emploi salarié pour rajeunir l’affaire sous le nom de Dolce Villa.
Il y a quatre-vingts ans, ce n’était encore qu’un champ d’oliviers. Un jour, Pierre, une vingtaine d’années, lance à son père Auguste qu’il veut y bâtir sa maison.
Il débroussaille, arrache quelques arbres, construit. En quelques décennies, la maison est devenue le lieu de vie des Ciabaud, jusqu’à la sixième génération, celle de Christopher, sa sœur et son frère.
Le citron interdit par le grand-père
Comme beaucoup de familles mentonnaises, les Ciabaud ont toujours cultivé pour eux : agrumes, légumes, olives. Mais pas question d’en vivre. « Pépé Auguste avait dit : avec le gel qu’il y a eu en 56, ne vis pas de ça, tu ne pourras pas nourrir ta famille de l’agrumiculture », raconte Christopher dans Menton-Presse.

Pierre a écouté. Il est devenu commercial, toute sa carrière, jusqu’à finir chez Ubaldi, dont il a connu les débuts dans un petit magasin de la promenade des Anglais. « Il a toujours été meilleur vendeur » résume le fils.
C’est la retraite, justement, qui a tout relancé. La famille rachète deux terrains voisins, dont l’un appartenait à la mairie. « Jean-Claude Guibal nous avait dit : on peut vous le vendre à prix modéré, sous réserve que vous replantiez du citron de Menton. »
De vingt pieds « pour le fun » à l’IGP
« Au départ, on a été gentils, on s’en est mis une vingtaine seulement » sourit Christopher. Avec la quarantaine d’agrumes hérités du grand-père, le verger en compte une soixantaine. « On s’est dit : allez, on va faire ça pour le fun. Et là, moi, j’ai dit : non, attends, on va commencer à vendre ça quand même. »

Conseillés par Laurent Gannac pour la plantation, suivis « de A à Z » par Stéphane Constantin, les Ciabaud figurent parmi les premiers producteurs certifiés IGP citron de Menton, et Christopher s’engage dans la coopérative agricole dès sa création.
Puis l’office de tourisme entre en scène. Pierre animait des visites pour les groupes du CCAS. Depuis quatre ans, ce sont les touristes envoyés par l’institution qui montent à la campagne. « L’activité s’est intensifiée. »
Lemon curd, limoncello, huile d’olive et citron bicolore
Les oliviers d’origine n’ont d’ailleurs pas dit leur dernier mot. La famille récolte ses olives et presse sa propre huile, vendue à la boutique aux côtés des agrumes. Et parmi la soixantaine d’arbres du verger, une curiosité intrigue les visiteurs : un citron bicolore, dont l’écorce mêle le jaune et le vert.

Depuis deux ans, la boutique complète la cueillette. Marmelades, lemon curd « très demandé », limoncello, mais aussi « des produits plus exotiques » : houmous, mayonnaise, sauce au parmesan et confiture framboise, tous au citron de Menton. S’y ajoutent les miels d’une apicultrice partenaire, montagne, châtaignier, fleurs de printemps, et des bonbons. Une bière aromatisée au citron est à l’étude. « Comme ça, le consommateur a aussi bien les produits cueillis sur l’arbre que les produits transformés. »

Les visites vont s’ouvrir aux réseaux sociaux et à Airbnb Experience. « Vous êtes en immersion chez l’habitant, chez le producteur, qui peut vous montrer tout ce qu’on peut faire avec sa boutique. » Des stands suivront, à la Fête du Citron comme à la Saint-Michel, fin septembre, avec un mot d’ordre : « Venez découvrir Pierrot, le phénomène. »
L’expert-comptable qui a repris la bêche
C’est ce potentiel que Christopher a « flairé. » Responsable comptable en entreprise, il a quitté son poste en mai pour s’installer expert-comptable à son compte et consacrer au moins une journée par semaine au domaine, désormais structuré en société.
« Pas de quoi en vivre » reconnaît-il. La campagne coûte « plus de 10 000 euros par an » à entretenir, et les ventes financent d’abord l’engrais, l’essence et les outils, avant un complément de retraite pour son père.

Le retour aux sources, lui, vaut plus que le bilan. « Je le voyais comme une pénibilité quand j’étais jeune, arroser les pieds d’arbres, s’occuper du jardin. Maintenant, dans mon métier, qui est très sédentaire et assez stressant une partie de l’année, cultiver la terre fait un complément pour le corps et l’esprit » confie-t-il.
« Quand vous faites un élagage, quand vous récoltez les olives, quand vous cueillez du citron, c’est visible, les clients peuvent le voir. Avant, c’était une purge, maintenant, c’est un équilibre. »

