Agostino Pesce, directeur général de la Chambre de commerce italienne de Nice, dresse dans Menton-Presse un constat tranché sur la Communauté d’agglomération de la Riviera française (CARF). Projet de métro, Groupement européen de coopération territoriale (GECT), essor de Vintimille… Avec son accent chantant, il nous a livré sa vision d’un territoire à ouvrir sur l’Italie.
Comment travaillez-vous avec Menton depuis l’arrivée d’Alexandra Masson ?
On travaille avec Menton depuis un moment, parce qu’Alexandra Masson a été députée de cette circonscription. Elle a aussi présidé le groupe d’amitié France-Italie, qu’elle a redynamisé à l’Assemblée nationale. Ces trois ou quatre dernières années, nous avons organisé beaucoup d’événements, à Paris et pas seulement à Menton, sur la coopération frontalière et le développement économique.
Depuis qu’elle a été élue maire, ce qu’on va essayer de mettre en place, ce n’est pas seulement des projets de développement touristique. Du tourisme, sur la Côte d’Azur, il y en a beaucoup. Ce dont on a besoin, c’est que les jeunes restent. On a une université importante, un parc technologique important à Sophia-Antipolis, mais ce qu’il nous faut, c’est des entreprises et des emplois qui rémunèrent bien.
Le territoire de la CARF est-il sous-exploité ?
Moi, je pense que oui, parce qu’il y a tellement de choses à faire. Rien que sur l’utilisation des programmes européens : le maire de Vintimille a déclaré avoir reçu trente-cinq millions d’euros de subventions en deux ans et demi. La Ville de Menton en aurait proposé quatorze.
En ce qui nous concerne, la Chambre de commerce italienne, sur les trois dernières années, a géré deux millions et demi d’euros de projets européens. Et pour le nouveau mandat, en huit mois, on en a présenté cinquante-deux. La CARF en aurait géré pour un million et demi, deux millions d’euros. Mais c’est une communauté avec cent trente millions d’euros de budget. Il y a de quoi faire.

Quelles seraient les priorités ?
Le transport, c’est sûr. Le patrimoine. Et avoir une activité pendant toute l’année, pas seulement les mois d’été, et pas seulement touristique. Les fonds européens aident dans beaucoup de secteurs. Nous, on a travaillé par exemple sur l’aide aux femmes et aux familles victimes de violence, sur l’accès au sport des personnes en situation de handicap, sur le recyclage des tissus. Et surtout, ces projets vous ouvrent l’horizon.
Les élus sont très concentrés sur leur territoire, sur les problèmes de sécurité, de déchets, d’eau. Travailler avec quatre, cinq, six partenaires d’autres pays, ça ouvre des possibilités énormes : ça fait de la promotion, de l’attractivité, ça pousse les gens à venir s’installer. S’installer, c’est développer. Aujourd’hui, dans la CARF, toute l’activité s’est concentrée sur la période estivale, avec peu de relations avec les villes frontalières.
Faut-il aller jusqu’à une forme d’agglomération entre les deux pays ?
Il y a un projet, dans le cadre du traité du Quirinal, de créer un GECT, un groupement européen de coopération territoriale. C’est une association entre collectivités des deux pays. La CARF, c’est une association de collectivités locales. Le GECT, c’est l’équivalent, mais transnational. À quoi ça sert ? À faire avancer rapidement des projets. Un dossier européen monté avec trois ou quatre mairies a besoin de la signature des trois ou quatre maires et de la délibération de chaque conseil municipal.
Un groupement européen n’a besoin que d’une signature. On l’a vu avec la tempête Alex : les aides sont arrivées par le train et par l’Italie, avant la France. Il faut que les villes et les maires se connaissent et se parlent fréquemment. C’est le cas aujourd’hui : le maire de Vintimille est arrivé il y a deux ans et demi, et la maire de Menton connaît bien l’Italie et les besoins des régions frontalières. Il y a beaucoup d’espoir que ce territoire se développe bien.
Que vous inspire le projet de métro transfrontalier ?
Sincèrement, je ne comprends pas les critiques. Le coût ? Tout le monde fait des tunnels. À Nice, on a creusé trois kilomètres pour le tram, on a dépensé un milliard d’euros. Oui, c’est un coût, mais c’est tout à fait normal. Aujourd’hui, on est un territoire où on ne bouge pas. On ne peut pas ignorer qu’on ne circule plus. L’aéroport fait quinze millions de passagers. On déclare dix ou douze millions de touristes, pour nous c’est au moins le double.
L’autoroute est bouchée tout le temps, traversée par des camions qui vont de l’est de l’Europe jusqu’au Portugal, et personne ne fait de propositions. Quand Christian Estrosi était ministre, il avait parlé d’une taxe carbone pour les camions en transit. On ne peut pas avoir une basse corniche avec des bus de trente mètres qui la bloquent quand ils se croisent, et une moyenne corniche bouchée. Le tunnel pour faire un métro, je trouve que c’est une bonne idée. Si quelqu’un a de meilleures idées, tant mieux, mais il faut faire quelque chose.
Et les navettes maritimes ?
Ils les ont déjà essayées. C’est beaucoup plus lent, ça n’a pas la rapidité d’un métro. Regardez l’Italie : ils ont déplacé en souterrain une partie de la ligne ferroviaire du bord de mer et l’ont remplacée par une piste cyclable. S’ils l’ont fait à quelques kilomètres d’ici, on peut bien faire un métro entre Menton et Monaco.

Y a-t-il toujours autant d’Italiens qui viennent travailler sur la CARF ?
On ne récupère plus de chiffres. Un Italien, même résident à Vintimille, qui ouvre un restaurant ou un magasin en France crée une entreprise française, une SAS ou autre. On ne peut pas les repérer.
Avec les projets de Vintimille et de San Remo, la Ligurie peut-elle devenir une concurrente frontale de la Côte d’Azur ?
L’avantage de la France, c’est la stabilité politique. En Italie, un maire fait deux mandats, et le système électoral fait qu’un mandat peut être coupé d’un mois à l’autre : on l’a vu à Bordighera. En France, un maire a des projets à quinze, vingt, trente, quarante ans. En Italie, cette vision à moyen et long terme, on ne l’a pas. Et je ne vois pas de concurrence : si on est intelligent, je vois de la complémentarité. Prenez Nice et Gênes. L’aéroport de Nice n’aura jamais de concurrence d’un aéroport proche.
Par contre, Nice n’a pas de port commercial, et aller en créer un, c’est une folie. C’est mieux d’utiliser Gênes, qui est très important, et de travailler sur une ligne à grande vitesse qu’on n’a pas actuellement. Faire deux cents kilomètres, je ne dis pas en trente minutes, mais en une heure, avec des marchandises qui arrivent rapidement ici. Travailler ensemble, ça sert à ça : exploiter ce qu’on offre de mieux entre un pays et l’autre. Pas répéter la même chose.

